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Paysages sous-marins, représentations sociales et politiques publiques


Thèse de Gaëtan JOLLY (ESO Rennes)
Direction :
Financement :
  • Région Bretagne - DREAL Bretagne Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement

Composition du jury :


     

    Le séminaire organisé à Brest en 2011 par l’Agence des aires marines protégées, dont les actes ont été publiés chez Springer (Musard O., Le Dû-Blayo L. et al, 2014), a marqué une étape dans la reconnaissance des paysages sous-marins. Le paysage est ici compris au sens de la Convention Européenne du Paysage (CEP), votée en 2000 par le Conseil de l’Europe, entrée dans le droit français en 2006 et explicitée dans le titre VII de la Loi de 2016 pour la reconquête de la biodiversité, de la nature et des paysages, à savoir: « partie de territoire telle que perçue par les populations, dont le caractère résulte de facteurs naturels et/ou humains et de leurs interrelations ». De fait, c’est bien l’approche du monde sous-marin comme un territoire investi d’usages et perçu par les populations qu’il s’agit de poser au sein d’approches biogéographiques plus classiques, soulignant la diversité des représentations sociales de ces fonds sous-marins (Le Dû-Blayo L., 2018b). Quelles sont donc les principes généraux d’une analyse des paysages sous-marins, les stratégies en termes de politiques du paysage sous-marin, les pratiques en terme de gestion, d’aménagement et de protection… et les autorités compétentes à même de les formuler ? Force est de constater que la prise en compte des paysages sous-marins est en France un domaine encore émergent, tant scientifiquement qu’administrativement.

    Les objectifs scientifiques de la thèse ont été co-construits avec les partenaires du Parc Naturel Marin d’Iroise (PNMI), mais également des services de la DREAL et du Conseil Régional en charge des politiques publiques de gestion des paysages, tous très motivés par ce projet qui répond à un besoin avéré chez les gestionnaires d’espaces marins protégés. Principalement :

    -                  Un état des lieux des acteurs, usages et des connaissances sur les paysages sous-marins.

    -                  Une proposition méthodologique pour un atlas des paysages sous-marins, au sens de la CEP : caractérisation et cartographie, perceptions et représentations culturelles, valeurs sociales, histoire, dynamiques et enjeux contemporains, en lien avec les multiples pressions exercées sur cet espace sous-marin. Il s’agit ici de proposer une innovation scientifique susceptible de marquer un tournant pour l’application des politiques publiques du paysage au territoire sous-marin, puisque jusqu’à présent les atlas du paysage en métropole sont exclusivement terrestres.

    -                  La recherche d’outils appropriés de partage, sensibilisation et mise en valeur des paysages sous-marins (vidéo, expressions habitantes, représentations artistiques…) et de médiation scientifique (blocs diagrammes, SIG), afin d’accompagner les gestionnaires de paysages sous-marins auprès des autres acteurs, notamment économiques (tourisme, énergie, pêche…).

     

     

     

    Les paysages sous-marins questionnent nos méthodes. Ils révèlent, plus encore que d’autres peut-être, la difficulté à articuler des points de vue divergents sur un même paysage et plus généralement à faire converger la lecture sensible des paysages, leur approche écosystémique et leur gestion. En ce sens, ils interpellent les sciences sociales, qui investissent le sujet, comme l’a confirmé avec force le séminaire de février 2020 à Brest « Les sciences humaines et sociales dans les aires marines protégées. Pour la compréhension et la mobilisation des dynamiques territoriales, sociales et culturelles en appui aux politiques de gestion ».

    Comment appréhender une approche paysagère sur de vastes surfaces qui ne seront visitées que de manière ponctuelles, et sur lesquelles les informations sont partielles ? Les méthodes et le vocabulaire utilisés dans les Atlas de paysages terrestres sont-ils opérants en milieu sous-marin ? Comment moduler les différentiels de perception sensoriels (faible visibilité, paysages sonores et tactiles prédominants, parcours du paysage dans le volume d’eau…) ? Quel est le ressenti et la connaissance des populations locales sur ces paysages et comment s’articulent-ils avec les inventaires scientifiques ? Comment représenter ces paysages afin de les rendre intelligibles pour tous et partager les savoirs ? Comment expliciter les valeurs affectées à ces paysages et dégager un sens commun pour ces paysages ? Comment partager une gestion respectueuse de ces paysages, avec les usagers de la mer et du littoral ?

    Plusieurs travaux exploratoires ont été menés et ouvert des pistes de travail, mais une recherche explicitement orientée vers des propositions méthodologiques concrètes de prise en compte des paysages sous-marins et mise en œuvre de stratégies de gestion est nécessaire et attendue par les acteurs régionaux.

     

    Les perspectives de recherche visent à proposer des bases méthodologiques et de connaissance pour le déploiement d’Atlas des paysages sous-marins (Le Dû-Blayo 2018), dans le cadre des politiques publiques menées par l’Etat, la région, les départements, les Parcs naturels et plus largement les acteurs de cet espace. La démarche d’Atlas ouvre des perspectives riches sur les problématiques d’inventaire des paysages sous-marins, la caractérisation de ces paysages (croquis, blocs diagrammes, photographies, vidéo…), de leurs dynamiques, les valeurs sociales et culturelles qui leur sont associées (perceptions, représentations, mémoires individuelles et collectives), des enjeux de gestion, protection, aménagement. Ces objectifs de recherche seront testés et mis en œuvre sur le territoire du PNMI, ce qui nécessitera une logistique conséquente dans l’approche terrain (plongée), mais également de développer des innovations dans la retranscription des ambiances paysagères sous-marines (paysages en 3D, paysages sonores, paysages en mouvement, paysages tactiles…). Des partenariats pour des captations sous-marines (caméra embarquées, drones sous-marins) sont en cours de formalisation.

    L’exploration des perceptions et des représentations de ces paysages est un volet central de la recherche, essentiel pour pouvoir ensuite déployer les volets de sensibilisation et partage d’objectifs de co-gestion. Les paysages sous-marins déploient un imaginaire vaste, en interaction avec des usages différenciés selon les populations. Les travaux devront donc expliciter ces perceptions, les spécifier géographiquement, socialement et culturellement. Les entretiens semi-directifs et leur post-traitements (logiciel de traitement qualitatif et quantitatif de bases de données textuelles) sont au cœur des méthodologies, associés à l’étude de corpus de représentations.

    Cette approche d’Atlas du paysage sera articulée avec tous les autres outils déjà développés pour les paysages terrestres, en particulier le déploiement d’observatoires photographiques sous-marins (Le Dû-Blayo L., 2017), objectif affiché par plusieurs partenaires, en particulier le PNR Golfe du Morbihan et la Réserve Naturelle des sept îles.

     

    Le réseau de recherche sur les paysages européens (Le Dû-Blayo L, 2018) sera mobilisé afin de partager les recherches émergentes sur les paysages sous-marins et notamment l’expérience du Royaume Uni, précurseur sur la reconnaissance des paysages sous-marins. L’expérience de 8 ans au bureau du Landscape Research Group sera ici très utile.

    A l’échelle nationale, les réseaux de recherche actifs via les Ecoles du paysage, et soutenus par le Ministère (Bureau des paysages), la fédération des Parcs et des CAUE viennent enrichir la recherche.

     

    A l’échelle régionale, près de 30 ans d’expérience de recherches-actions sur le paysage, menées avec des partenaires variés (Laboratoires de recherche, Conseil Régional, Conseils Départementaux, PNR, collectivités territoriales, CAUE, DREAL, bureaux d’étude), ont permis de tisser un réseau qui se concrétise dans des collaborations (pilotage du pôle paysage au sein de l’Observatoire de L’Environnement en Bretagne, CSRPN…).

     

    L’usage du territoire maritime et l’exploitation des ressources sous-marines n’ont cessé de s’intensifier au cours du 20ème siècle : chalutage et dragage sur les fonds, aquacultures, extraction d’amendements calcaires (agriculture) ou de sable (BTP), implantation de champs éoliens off-shore ou d’hydroliennes, navigation commerciale, militaire et de loisir, pose de câbles sous-marins pour les télécommunications... L’espace sous-marin est également investi par les activités de découverte, de loisir et de sport. La plongée sous-marine s’est fortement popularisée, l’économie touristique bretonne trouve dans les paysages sous-marins un potentiel d’aventure et de dépaysement de plus en plus rare dans les paysages terrestres, et ce tant dans les pratiques (sentiers de découverte sous-marins, prolongements du GR34), que dans les imaginaires (explorations artistiques des paysages sous-marins) et la communication régionale (exploitation médiatiques du potentiel onirique des paysages sous-marins). Toutes ces perspectives d’économie maritime pour une croissance bleue induisent des conflits d’usage mais également de représentations des paysages sous-marins et imposent bien sûr règlementation, inventaire et planification. Dans ce contexte d’exploitation assez tendu et d’espaces disputés, l’urgence d’une gestion durable des fonds sous-marins est une évidence partagée, mais les notions de patrimoine naturel, patrimoine culturel ou de paysage sous-marins, peinent à s’ancrer dans les pratiques (Plieninger T., 2015). L’anthropisation ancienne de ces paysages sous-marins, démontrée par les recherches archéologiques, amène à une nouvelle approche de la protection des fonds marins, qui englobe les objectifs de biodiversité et de mémoire collective.  

    L’appropriation sociale des valeurs des paysages sous-marins est un préalable à leur gestion durable. Dans les processus de concertation et de médiation, comment expliciter et transmettre la diversité des écosystèmes ou l’insertion d’une hydrolienne au sein de vastes paysages sous-marins inconnus du grand public et même des acteurs ? Comment articuler les futurs développements économiques et scientifiques sur un socle de représentations sociales et culturelles, particulièrement riches sur le littoral breton ? Comment renforcer le dialogue entre sciences et société via la médiation paysagère (Le Dû-Blayo L., 2017), y compris concernant les fonds marins, essentiels pour l’avenir économique de la Bretagne ?

     

    Le projet de thèse portant sur la région Bretagne et en particulier le Parc Naturel Marin d’Iroise, s’articule avec un autre projet de thèse porté par le Parc Naturel Marin estuaire de Gironde et de la mer des Pertuis (Direction Louis Brigand LETG – Co-direction Laurence Le Dû-Blayo ESO). Les deux unités mixtes de recherche de géographes en Bretagne, ESO (Rennes2) et LETG (UBO) seront partenaires dans le portage et l’encadrement de ces deux thèses via des co-directions mais également un comité de thèse commun. L’implication de deux PNM, sur deux régions et deux profils de terrains très différents, assurera une portée nationale au projet de recherche afin de préparer une diffusion méthodologique sur d’autres espaces littoraux.

     

    Mots-clés de recherche : Paysage sous-marin, politiques publique, représentations sociales, médiation scientifique, enjeux de préservation